Tanzanie : L’Ujamaa ou le Mirage du Socialisme Romantique

Dans l’histoire des systèmes économiques, certains exemples sont plus parlants que d’autres. Si l’on cite souvent l’URSS ou la Chine de Mao pour illustrer les échecs du collectivisme, la Tanzanie de Julius Nyerere offre un cas d’école unique : celui d’un socialisme « à visage humain », porté par un leader sincère, qui a pourtant mené l’un des pays les plus prometteurs d’Afrique à la ruine.

Alors que des nations comme Singapour prenaient leur envol économique dans les années 60, la Tanzanie a suivi une trajectoire inverse. Voici l’histoire de l’Ujamaa, une expérience sociale et économique qui a transformé un exportateur net de maïs en un pays dépendant de l’aide internationale.

Julius Nyerere : Le « Mwalimu » Idéaliste

Tout commence avec Julius Kambarage Nyerere. Fils de chef, éduqué en Écosse, il est le premier Tanzanien à obtenir un diplôme d’une université britannique. Surnommé « Mwalimu » (le professeur), il mène son pays, le Tanganyika, à l’indépendance de manière pacifique en 1961.

Nyerere n’est pas un dictateur assoiffé de sang. C’est un intellectuel ascétique, sincère dans sa volonté d’égalité. Il refuse le luxe, roule en vieille Peugeot et gèle son propre salaire. Son rêve ? Un socialisme spécifiquement africain, loin des modèles soviétiques ou chinois.

La Déclaration d’Arusha et l’Ujamaa

En février 1967, Nyerere lance la Déclaration d’Arusha. C’est l’acte de naissance de l’Ujamaa (mot swahili signifiant « fraternité » ou « famille étendue »). Le projet est ambitieux :

  • Abolition de la propriété privée : Les moyens de production passent sous le contrôle de l’État.
  • Nationalisation massive : Banques, industries, plantations et assurances sont saisies.
  • Villagisation : Le regroupement des paysans (90% de la population) dans des villages communautaires pour cultiver la terre collectivement.

L’objectif est l’autosuffisance. Dans ces villages modèles, l’État promet l’eau courante, des écoles et des dispensaires.

Le Passage à la Force : La « Villagisation » Forcée

Au départ, l’adhésion devait être volontaire. Mais en 1973, face à la lenteur du processus (seulement 10% de la population y participe), Nyerere durcit le ton : « Vivre en village est un ordre ».

Entre 1973 et 1976, environ 11 millions de personnes sont déplacées de force par l’armée. Des habitations ancestrales sont brûlées pour empêcher tout retour. Les paysans sont arrachés à leurs terres, leurs habitudes et leurs points d’eau pour être réinstallés sur des parcelles collectives dont ils ne connaissent pas la spécificité du sol.

L’exemple de « Juma » : Le sabotage de l’incitation

Imaginez un paysan, Juma, qui cultivait ses 3 hectares en toute liberté. Une fois intégré au village Ujamaa, son effort ne lui appartient plus. S’il travaille dur, le bénéfice est partagé avec tout le village, y compris ceux qui ne font rien. Le surplus est récupéré par l’État. Résultat logique : la motivation s’effondre. Pourquoi se tuer à la tâche pour un profit dilué ?

Un Effondrement Économique sans Précédent

Les chiffres sont implacables. Sous l’ère de l’Ujamaa (1967-1985) :

  • La croissance s’effondre : De 6% avant l’indépendance, elle tombe parfois à 0,4%.
  • Production agricole en chute libre : Les exportations de café, coton et sisal sont divisées par deux.
  • De l’exportation à la famine : Autrefois exportatrice de maïs, la Tanzanie doit en importer massivement dès 1974 pour nourrir sa population.
  • Dépendance totale : Le pays devient l’un des plus aidés au monde par la Banque Mondiale et le FMI, voyant sa dette multipliée par dix.

Le « paradis marxiste » est devenu l’un des cinq pays les plus pauvres du monde.

La Fin d’une Ère et le Retour au Réel

En octobre 1985, Julius Nyerere réalise une prouesse rare pour un dirigeant africain de l’époque : il démissionne volontairement. Son constat est amer : « Le socialisme a échoué, mais je reste socialiste dans mon cœur ».

Dès 1986, sous la pression de la réalité économique, le pays libéralise son économie : retour à la propriété privée, privatisation et fin des prix bloqués. Le miracle opère immédiatement : la croissance remonte à 6,6% et la pauvreté commence à reculer.

Les Leçons de l’Ujamaa

L’expérience tanzanienne nous enseigne que les meilleures intentions ne suffisent pas à faire pousser le maïs. En supprimant le lien entre l’effort et la récompense (la propriété privée), le système a cassé la mécanique naturelle de la production.

Si Nyerere a réussi à unir 120 ethnies et à augmenter le taux d’alphabétisation, son héritage économique reste un avertissement : le collectivisme, même appliqué avec sincérité, produit souvent la misère là où le marché libre, malgré ses imperfections, permet la prospérité.

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